Goma, capitale provinciale du Nord-Kivu, située à la frontière avec le Rwanda, est un centre névralgique crucial à l’est en République démocratique du Congo (RDC). Au fil du temps, elle est devenu une ville-refuge où des millions d’âmes tentent d’échapper à l’enfer des combats entre le groupe rebelle M23 et les forces armées congolaises. Le 26 janvier 2025, les images des rebelles du M23, soutenus selon l’ONU par l’armée rwandaise, entrant dans Goma, la ville martyre du Kivu, ont traversé le monde comme un cri étouffé. En quatre jours à peine, cette capitale provinciale du Nord-Kivu, épuisée par trente ans de guerres, tombait une nouvelle fois sous le joug des kalachnikovs et des « convoitises étrangères » plongeant les populations locales dans la terreur.
Le président Félix Tshisekedi a promis une riposte, mais dans l’Est du Congo, les promesses se dissolvent aussi vite que la brume sur les lacs volcaniques. La situation est complexe et tendue. Le M23 a pris le contrôle de Goma, une ville stratégique et riche en minerais. Les manifestants à Kinshasa ont exprimé leur colère en brûlant des portraits du président rwandais Paul Kagame, accusé de soutenir les rebelles. Les tensions sont exacerbées par les accusations de Kigali qui voit de mauvais œil le « rapprochement » entre l’armée congolaise et les FDLR, ce groupe rebelle hutu impliqué dans le génocide rwandais de 1994.
Les insurgés du M23 avancent sous le regard impassible des montagnes. Le conflit est aggravé par l’incapacité des forces de maintien de la paix de l’ONU et des missions régionales à contenir le M23 et les FDLR, les deux proxys à travers lesquels Kigali et Kinshasa se livrent bataille. Poursuivant son offensive le M23 prend le contrôle le 19 mars 2025 de Walikale au Nord-Kivu. Ni les Forces armées Congolaises (FARDC), ni les milices patriotiques d’auto-défense « wazalendos », ne font le poids face à cette percée fulgurante du groupe rebelle soutenues par des milliers de soldats rwandais (entre 3000 et 4000), selon un rapport des Nations Unies de juin 2024 qui révèle que l’armée rwandaise entraîne et équipe également le M23, bien que Kagamé nie ces accusations.
Les villes de l’Est congolais tombent les unes après les autres, Kamanyola, luvungi….et maintenant Bukavu, chef-lieu du Sud-Kivu…Tandis que Goma et Bukavu vivent au rythme des coups de feu et de la violence insurrectionnelle, la terre du Kivu, elle, pleure ses minerais arrachés. C’est le retour de la guerre et de l’occupation dans une région déjà meurtrie par des décennies de conflits. D’où vient cette guerre qui semble ne jamais devoir s’arrêter ?
Du Katanga…au Kivu, l’interminable traversée du désert
Si le Kivu n’a pas connu les mêmes bouleversements historiques que le Katanga, la richesse de son sous-sol est également l’une des principales causes de son instabilité, aux côtés des tensions ethniques qui se sont au fil des années, muées en rebellions armées dans la région des Grands lacs. La RDC, pays immense et riche en ressources naturelles, est victime de l’avantageuse géologie de son sous-sol. Il ne serait pas exagéré de qualifier, tout comme la République de Guinée, le Congo Kinshasa de « scandale géologique ».
Cependant, une mauvaise gouvernance, des institutions dysfonctionnelles et une corruption endémique ont fini par affaiblir les institutions du pays qui, de par sa superficie est le deuxième plus grand pays d’Afrique. Créant ainsi un terreau propice à la violence et à l’émergence de groupes rebelles dans l’est du pays. Ces conditions ont également favorisé la contrebande et l’exploitation illégale des ressources minières, attisant les convoitises étrangères aux desseins mercantiles.
Les causes sous-jacentes du conflit sont profondément enracinées dans l’histoire régionale. Le génocide rwandais de 1994 a conduit à la fuite des milices hutus vers la RDC, où elles ont formé les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR) dont l’objectif est de renverser le régime de Paul Kagamé. Ce groupe rebelle très actif dans le conflit actuel est considéré comme une menace existentielle par Kigali qui, en échange de son soutien à la rébellion congolaise du M23 utilise ce dernier comme proxy pour contrecarrer les plans des FDLR.
Des clivages fratricides entre Congolais qui servent les intérêts étrangers
Du côté Congolais, le mouvement du 23 mars « M23 » à majorité tutsie et qui mène actuellement l’offensive à l’est du Congo a été mise sur pied en mai 2012 par d’anciens rebelles de CNDP, notamment Laurent Nkunda, transfuge de l’armée régulière congolaise. L’appellation «M23 » faisant référence à la date de l’accord de paix du 23 mars 2009 entre le CNDP et Kinshasa. Le M23 se positionne ainsi comme le défenseur d’une population tutsie congolaise « discriminée » par kinshasa.
Pour ces groupes rebelles aux origines ethniques diverses et bien d’autres qui foisonnent à l’Est de la RDC et qui combattent le pouvoir de Kinshasa, selon les experts onusiens, ils ont pour but essentiel de renverser le gouvernement congolais dirigé par le Président Felix Tshisekedi. Motivés par des ambitions convergentes, des intérêts divergents et soutenus par des alliés hétéroclites, ils se sont fédérés au sein de l’Alliance fleuve Congo (AFC), une coalition politico-militaire de groupes rebelles et de partis politiques dirigée par l’ancien président de la Commission électorale nationale indépendante, à l’élection présidentielle de 2018, Corneille Nangaa. Un scrutin présidentiel tumultueux à la faveur duquel Félix Tshisekedi a été élu président aux dépens de Martin Fayulu.
En 2023, à la tête du parti politique « Action pour la dignité du Congo et de son peuple (ADCP), Corneille Nangaa entre en rébellion contre Félix Tshisekedi qu’il estime avoir trahi le pacte secret de 2018 qui les lie et qui aurait prétendument permis au président actuel de l’emporter. La guerre étant déclarée avec Felix Tshisekedi, Corneille Nangaa n’aura pas d’autres choix que de s’exiler. Ce qui l’empêche de participer au scrutin présidentiel de 2023 remporté par l’actuel Président.
Pour Kigali dont le soutien au M23 a été déterminant à sa fulgurante reprise de terrain depuis 2021, après la première rébellion de 2012-2013, il s’agissait à la base de contrer les rebelles du FDLR de l’autre côté de la frontière menaçant le régime de Kigali et de se présenter comme un allié de la minorité tutsie congolaise « discriminée » selon elle en RDC, encourageant celle-ci à faire sédition contre Kinshasa. Les ambitions ont ensuite évolué : le Kivu étant une région immensément riche en ressources minières, Kigali entend désormais exercer une influence sur la région riche en minerais du Nord-Kivu. Le rapport d’expert des Nations Unies soutient que le Rwanda qui entraîne et équipe le M23 avec des armes de haute technologie, y compris des missiles guidés et des systèmes de brouillage GPS, leur donnant un avantage significatif sur l’armée congolaise, vise à travers ce soutien à contrôler l’exploitation « illégale » des métaux stratégiques et des terres rares du Nord-Kivu. Notamment le coltan (60 à 80 % des réserves mondiales), l’étain, le tungstène, l’or et l’exploitation forestière dans tout le secteur de Mikeno du parc national des Virunga.
Le coltan, métal stratégique utilisé dans la fabrication de condensateurs pour l’électronique et l’aéronautique, est ainsi au cœur de cette guerre. Le rapport onusien détaille comment le M23 a mis en place une administration parallèle pour gérer l’exploitation et le commerce du coltan. Les revenus générés par cette activité « illégale » sont massifs, et les taxes prélevées (environ 800 000 dollars par mois en 2024) sur les exportations (120 tonnes de coltan exportées par mois en 2024) transitant par le Rwanda qui est devenu une plaque tournante, alimenteraient directement les caisses des rebelles. Or, depuis 2024, le groupe M23 a pris le contrôle de la mine de coltan de Rubaya, qui fournit 15 à 20 % des besoins mondiaux.
Ce facteur incitatif pour les groupes rebelles et leurs soutiens est devenu ainsi la pierre angulaire de l’instabilité à l’est de la RDC. Car en plus d’enrichir les groupes rebelles à travers un système d’exploitation illégale, les revenus issues de ces « minerais du sang » leurs permettent de financer leurs guerres aux objectifs politiques.
Une compétition mondiale pour les terres rares et minerais stratégiques du Congo
L’instabilité à l’est de la RDC est également entretenue par les intérêts économiques des grandes puissances qui cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en terres rares et stratégiques en Afrique, indispensable pour la quatrième révolution industrielle : le numérique. La RDC, en particulier est devenue un terrain de rivalité intense entre grandes puissances. Notamment entre la Chine et les États-Unis, qui s’affrontent pour dominer l’accès aux terres rares et aux minerais essentiels. Pendant que la Chine a consolidé sa présence en RDC, les Etats unies sont en embuscade. Le contrôle des richesses du sous-sol africain riche en minerais stratégiques est devenu un enjeu géopolitique majeur sur la scène internationale dans un contexte de positionnement sur la transition énergétique.
Pendant que les milices se battent, les empires calculent. C’est le grand jeu des puissances. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a réveillé les appétits. Son administration négocierait aujourd’hui un « deal sécuritaire » avec Kinshasa sur le modèle ukrainien « Garantie de sécurité contre minerais stratégiques et terres rares ». Pour peser de son influence et apporter la paix au Congo, Donald Trump ne demande ni plus ni moins, selon le Financial Times qu’un accès exclusif aux terres rares congolaises en échange d’une protection militaire. Une nouvelle forme de colonialisme, enveloppée dans de belles promesses.
L’hypothétique « deal sécuritaire » entre Kinshasa et Washington qui donnerait un « accès exclusif » aux minerais stratégiques de la RDC se heurte non seulement à une levée de bouclier de la société civile congolaise mais aussi et surtout à la Chine. Bémol, l’empire du milieu que Washington rêve de remplacer est déjà servi sur un plateau en or, grâce à l’accord sino-congolais pour l’accès aux minerais de cuivre et de cobalt en échange d’infrastructures, pèse déjà suffisamment lourd.
Pékin construit sans contrainte spécifiques quelques routes et hôpitaux, en échange du cuivre et du cobalt qui alimentent sa domination technologique. Un marché inégal, où les Congolais troquent leur avenir contre du béton.
Une autre convention minière qui rappelle les défaillances des administrations minières africaines. Une tendance au bradage des ressources sans retour sur investissement significatif. La guerre au Kivu reflète ainsi les luttes politiques fratricides et les luttes d’influence en rapport avec les enjeux économiques mondiaux. Une guerre qui ne finit jamais, parce que le monde ne le veut pas. La tragédie du Kivu est une épopée sans héros, où chaque acteur porte une part de boue et de sang.
L’équation des géants mondiaux de la tech
L’essor technologique mondial de ces dernières décennies n’est pas étrangère à la situation dans l’est de la RDC. La piste des approvisionnements des géants mondiaux de la technologie est souvent brouillée à coup de blanchiment et de stratagèmes. Le coltan illégalement exploitée par le M23 au Nord-Kivu est le métal qui est transformé en tantale, essentiel à la fabrication des condensateurs pour smartphones : sans ce métal très résistant à la chaleur et à la corrosion qui permet la miniaturisation des composants, les téléphones chaufferaient tellement qu’ils pourraient prendre feu. Il se trouve que le Congo détient les deux tiers des réserves mondiales de coltan qui se trouvent notamment à l’est du Congo. Le Congo et le Rwanda assurent à eux deux, la moitié de la production mondiale. Sauf que l’essentiel de la production congolaise est contrôlé par les rebelles qui l’exploitent et l’exportent vers le Rwanda. Il est facile à partir de là de faire le lien.
Le Kivu regorge aussi de l’étain, indispensable pour les soudures des circuits électroniques ; en wolfram, ou tungstène, qu’on retrouve dans les vibreurs et les haut-parleurs des téléphones portables ; et en or, dont l’industrie numérique siphonne 10 % de l’extraction mondiale pour la fabrication de ses cartes mères et ses circuits imprimés.
En 2019, l’organisation internationale Right Advocates avait lancé une action collective contre Apple, Microsoft, Tesla, Google et Dell, qu’elle accusait de profiter du travail d’enfants dans les mines de cobalt congolaises. Dossier classé sans suite. Plus récente, la retentissante plainte du président congolais Félix Tshisekedi en décembre 2023 contre Apple pour « recel de crime de guerre au profit du Rwanda, blanchiment de faux et tromperie des consommateurs. Kinshasa dénonçait le géant de la tech pour avoir dissimuler le rôle des « minerais de sang » dans sa chaîne d’approvisionnement.
Que dire aujourd’hui à l’ère de l’essor de l’intelligence artificielle et de la transition énergétique, marquée par des rivalités géopolitiques pour le contrôle des terres rares sur la planète ? Les perspectives ne sont guère reluisantes pour la RD Congo et d’autres pays en Afrique ou ailleurs dans le monde qui ne sont pas en mesure de faire respecter leurs intégrités territoriales, car rien ne résiste à la voracité des grandes puissances et aux multinationales étrangères.
Les efforts de médiation pour un cessez-le-feu
Après l’échec de la médiation angolaise qui n’a pas pu rapprocher les protagonistes, c’est à Doha au Qatar le 18 mars 2025 que des signaux positifs ont été observés.
La rencontre au sommet entre Paul Kagamé et Félix Tshisekedi , sous la médiation de l’émir du Qatar, Tamim ben Hamad Al-Thani a permis de renouer le dialogue et d’entrevoir une perspective de cessez-le-feu immédiat et inconditionnel …Malgré cet accord de principe, les armes continuent à crépiter au Kivu et les populations de l’Est congolais sombrent désespérément dans l’anarchie.
Dans les collines du Kivu, les femmes enterrent leurs fils en silence. Dans les mines, des adolescents extraient, pour quelques dollars, les minerais qui feront vibrer les smartphones de New York ou Shanghai. À Kinshasa, les politiciens parlent de souveraineté, tandis qu’à Goma, à Bukavu on compte les cadavres. Le Kivu est assiégé par son propre sous-sol.
La guerre du Kivu risque de continuer sans perspective de paix. Parce que la paix n’est pas dans les intérêts de certaines puissances étrangères et des multinationales de la Tech. Parce que dans l’économie globale, le sang congolais entre autres…est une monnaie d’échange. Et parce que, quelque part, une poignée d’hommes en costume ont décidé que certaines villes ne méritaient pas la paix. Alors, la terre continue de saigner. Et l’histoire, de se répéter. Indéfiniment.